Hypertexte & Hypermodernité
By Luc Dall'Armellina • jan 7th, 2009 • Category: articlesCet article tente d’esquisser les contours d’un territoire de recherche interdisciplinaire que le groupe Hypertexte se propose d’initier. Hypertexte & Hypermodernité : deux termes a-priori éloignés, l’un issu de la cybernétique et des sciences de l’information et de la communication, l’autre, situé entre philosophie et anthropologie et venant signaler la poursuite amplifiée de la modernité après sa crise profonde (post-modernité). Ces univers de référence théoriques ne fonctionnent cependant guère seuls – sauf à s’épuiser – et l’on devine que l’hypertexte abrite, outre une technologie, un concept de nature à servir de paradigme pour appréhender la complexité des mondes contemporains hautement connectés. Le cadre d’usage du terme « hypertexte » semble déborder celui des seules technologies numériques car on le retrouve en architecture, en urbanisme, dans le monde des réseaux sociaux où des modalités de délibération collectives s’inventent…
© et droits réservés – source sevensixfive.net
Des préfixes
Le terme d’hypertexte peut aujourd’hui passer pour déjà ancien, si ce n’est pour désuet. Depuis dix ans, les technologies du Net se sont succédées à un rythme élevé et ont fait oublier la nouveauté que sa plus simple expression (le lien) représentait lors des débuts du web. Les technologies liées au web 2.0 (pour la plupart un savant mix d’anciennes), si elles ont bien sûr enrichi les champs d’action linguistiques (recherche, indexation, folksonomie) et interactives du web (personnalisations, liens dynamiques, flux rss) ; reposent toujours sur les bases conceptuelles de l’hypertexte.
Le préfixe « hyper » est commun aux deux termes, c’est à première vue dans sa radicalité d’amplificateur qu’il se donne à saisir, mais il faudra questionner plus précisément son rapport de différences avec les « post », « sur » et « méta ». C’est même là peut-être le centre de cette investigation que d’interroger la valeur et les régimes de significations du préfixe « hyper », si largement utilisé et encore peu théorisé. Qu’est-ce que cet « hyper » vient augmenter de notre monde (Jean-Pierre Balpe) ? Que change-t-il à nos conditions humaines contemporaines ? Que signale-t-il de notre rapport au temps, à l’espace, à la mémoire, à leurs représentations ?
© et droits réservés -source : Rhizome, Gilles Deleuze & Félix Guattari. Paris, Éd. de Minuit, 1976
Un concept ?
Il est intéressant de constater que ce concept, imaginé dans ses grandes lignes par Vannevar Bush en 1945 en même temps que le MEMEX – cette utopie de l’ordinateur moderne – et auquel Theodor Holmes Nelson a donné corps et vie quelques vingt ans plus tard ; est aujourd’hui convoqué par des urbanistes tels François Ascher ou le collectif Européen Lab-au pour évoquer les dimensions hyperconnectées des flux des mégapoles contemporaines et les « n » dimensions des lieux de vie de l’individu contemporain. Intéressant aussi de voir que Michel Serres lorsqu’il parle à l’INRIA, en historien des techniques, évoque devant cette assemblée d’informaticiens l’histoire des supports médiatiques, et dans ce droit fil, signale notre perte (très apparente) de la mémoire et du gain (souvent occulté) lié à cette perte même : nos nouvelles organisations et modalités de fabrication, de circulation et de diffusion des connaissances en réseau.
Un paradigme ?
Les réseaux sociaux (Viadeo, Horkut, Hi5, FaceBook, etc.) sont massivement hypertextuels, et leur principe structurel (une proxémique de cercles d’amis) emprunte beaucoup à l’une des six composantes de l’hypertexte (Pierre Lévy) : le principe de topologie ou développement rhizomatique de proche en proche.
L’hypertexte nous semble être resté l’un des paradigmes permettant de comprendre notre monde contemporain pris dans le parachèvement de sa troisième modernité (F. Ascher) appelée aussi hypermodernité (S. Charles, G. Lipovetsky). Il est l’un des concepts qui permettent de penser les enjeux cognitifs auxquels ce siècle nous confronte, enfin il peut être appréhendé comme l’un des paradigmes de la complexité (Jean Clément). Un autre aspect de l’hypertexte est lié cette fois à la topologie qu’il déploie et aux modes relationnels qu’il autorise, créant les conditions démocratiques d’une délibération collective (Pierre Lévy).
Des espaces…
Alors que les réseaux sociaux ont largement dépassé le stade de l’annuaire des ex étudiants pour devenir un phénomène mondial, leur usage montre combien ces espaces effeuillés, créent des mondes (Gilles Deleuze) et surtout de nouveaux espaces (Michel Serres) où se testent des modalités d’échanges inter-humains. Alors que le droit de notre monde réel est plutôt vecteur de la tendance économique « copyright », le droit du net y semble assez naturellement libre et copyleft (Olivier Blondeau et Florent Latrive). Alors que les modalités d’échanges et de circulation des idées sont plutôt restées hiérarchiques, contrôlées, économiques et arborescentes dans le monde euclidien tangible, elles sont plutôt et depuis le début de l’Internet, horizontales, fluides, gratuites et coopératives dans le monde en réseaux des flux.
© et droits réservés – image réalisée avec Skitter
...et leurs usages
L’anthropologue Michael Wesch (Kansas State University) avec – entre autres – la vidéo Web2.0 (web is us) a montré à sa manière pédagogique et ludique comment et pourquoi les réseaux contemporains sont bien plus que des lieux d’échanges communicationnels et comment ils posent la question d’une renégociation des modalités du vivre ensemble (droit, commerce, savoir, pédagogie, famille, individu).
Une approche épistémologique
Contribuer à éclairer et ré-interroger les différentes dimensions de concept et de paradigme de l’hypertexte en lien avec les spécificités de l’hypermodernité contemporaine permettra non seulement d’inventorier et d’analyser ses « n » dimensions mais aussi de les situer dans le long processus historique des modernités afin d’en mieux comprendre les liens et/ou les écarts, mais aussi les perspectives.
Cette proposition, renoue avec une approche épistémologique car sont concernés – et cités ici à titre d’exemple – autant les arts (design d’interfaces, arts en réseaux, esthétique des flux, sociologie des arts, nouvelles formes narratives) que les sciences de l’information & de la communication (cybernétique, sociologie des usages, médiologie, information et réseaux sociaux, folksonomie) ; l’informatique (formes d’interactivités, interfaces, cartographies dynamiques, web sémantique, agents intelligents) ; les sciences cognitives (processus d’acquisition et de transformation des connaissances, mémoire et représentation) ; l’anthropologie (analyse des pratiques sociales en réseau, modalités de l’échange et du don) et bien sûr l’histoire et la philosophie des techniques (pensée des systèmes connectés, extension du cyberespace, mémoires et médias)…
Ce texte constitue un nœud de connexions plutôt qu’un axe de recherche, un lieu de possibles plutôt qu’un cadre. Pour ces raisons il est en mouvement et changera au fur et à mesure des contributions, s’enrichissant des liens vers les nouvelles propositions, notions et documents que nous tisserons.
A suivre…
Luc Dall'Armellina is auteur de poésie numérique, enseignant en design hypermédia à l'école des Beaux-Arts de Valence depuis 1999, chercheur associé au laboratoire Paragraphe de l'Université Paris8 et chargé du cours "Arts et Technologies Contemporaines" à l'UTC de Compiègne. Domaines de recherche : e-poésie - cyberlittérature - net-art - design des interfaces - formes et variabilité des récits hypermédiatiques - sémiotique des signes e-mouvants - écologie de l'écran - esthétique et éthique des pratiques médiatiques en réseaux.
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