Vers un roman hypertextuel
By jclement • mar 8th, 2009 • Category: articlesExtrait d’un article d’Antoine Compagnon paru dans le journal le Monde du 5 mars 2009 sur l’avenir du roman à l’heure du numérique.
[…] il est impensable que les nouvelles technologies de l’information et de la communication n’aient pas d’incidences, négatives et positives, sur les livres à venir. Négatives, parce qu’après deux siècles où les adolescents occidentaux ont appris la vie dans les romans, et même si on n’a jamais tant lu de par le monde, la lecture littéraire ne se porte pas bien. Les problèmes sont connus: les livres pour l’enfance n’ont jamais été aussi attrayants, mais la transition à la lecture adolescente se fait mal, et les jeunes adultes, notamment masculins, renoncent à la lecture prolongée – et même au cinéma et à la télévision – au profit du butinage numérique. Aux États-Unis, les librairies ferment et Amazon conquiert le marché en transformant le livre en contenu bientôt à vendre au prix unique de 9,99 dollars, comme la musique est à 99 centimes sur iTunes. Mais du côté positif, du moins à mes yeux, le livre électronique semble décoller après une décennie de balbutiements. Et on peut maintenant espérer que les générations qui apprennent à lire aujourd’hui finiront par dévorer Guerre et Paix sur leur Amazon Kindle ou leur Sony Reader. Quels effets ces bouleversements auront-ils sur l’écriture romanesque? Comment le roman ne serait-il pas lui-même transformé par le développement de la lecture hypertextuelle, autrement dit par la tendance à naviguer hors du texte à tout bout de champ, à quitter la page qu’on a devant soi pour élucider un mot ou une allusion, rechercher une explication ou une objection? À New York, si vous n’exigez pas la fermeture des ordinateurs portables au début du cours, les étudiants vous écoutent en vérifiant le moindre de vos propos sur Internet. C’est ainsi qu’ils lisent, que nous lisons tous de plus en plus, avec Google toujours au bout des doigts. Le livre est en train de changer sous nos yeux. Demain, on aura une Recherche du temps perdu où l’on cliquera sur la petite phrase de Vinteuil pour entendre du Franck, du Fauré ou du Wagner. La lecture sera plus imagée, moins imaginaire. Il faut se faire une raison.
Et de là au roman hypertextuel, il n’y a qu’un pas.
Je suis frappé du nombre des récits qui se présentent déjà farcis de photos, de vignettes non légendées intégrées au texte. Ce genre de composition est devenu plus facile et moins couteux. À quand le roman conçu pour Kindle? Ou assorti d’un site Web chargé de bonus? On bifurquera vers des images, du son, de la vidéo. Le livre pré· curseur, c’est Nadja, où Breton substituait des clichés aux descriptions pour marquer son refus du récit traditionnel. Plus près de nous, c’est la technique de Sebald dans Austerlitz. Les Disparus de Mendelsohn, mémoire de la Shoah, tapissé de photos, celles des cousins disparus en Ukraine et celles des témoins rencontrés par
l’auteur à leur recherche. Il n’est plus rare de tomber à la fin d’un roman sur une liste de crédits photographiques ou même lyriques. Cette invasion par l’image répond au goût du public pour un livre qui n’isole plus la littérature des autres médias.
Le prochain roman-monde a de bonnes chances d’être hypertextuel. D’ailleurs, les grands romans du XIX° et du XX° siècle l’étaient déjà, du moins autant que l’état de la technique le permettait. Pourquoi la littérature devrait-elle avoir peur de la technique? La Recherche est le roman de la bicyclette, du téléphone, de l’automobile et de L’avion. Proust était accroché au théâtrophone bien avant l’invention de l’iPod. En 1980, quand Barthes donnait son cours sur la préparation du roman, nous entrions à peine dans L’ère numérique, mais il appelait déjà de ses vœux un roman-album échappant au piège du récit. Il rêvait d’un roman polymorphe relevant de tous les genres et faisant appel à tous les sens. On n’en est qu’au début – La Fiancée juive de Jean Rouaud (Gallimard, 2008) est accompa.gné d’un CD -, mais on ne perd rien pour attendre.
La littérature sera-t-elle contaminée par le blog?
Pourquoi pas? Le roman a toujours été contaminé. Le propre du roman est la contamination. Cela donnera-t-il de bons romans? À la condition que la littérature n’oublie pas la littérature, que l’hypertextualité inclue l’intertextualité. La force des récits de Sebald est liée non seulement au jeu du texte et des photos qu’il a inventé, mais aussi à leur épaisseur littéraire. Un roman dense de lectures n’est pas un roman érudit, mais un roman dont l’expérience du monde comprend l’expérience littéraire. Quand Littell parle de Blanchot ou s’inspire de Bataille, c’est sans doute un peu appliqué, un peu scolaire. Mais comment lui en vouloir quand tant de romans français contemporains se referment sur eux-mêmes parce qu’ils ont aussi peur de la littérature que de la technique? Pour faire un roman-monde, et même si, et surtout si c’est pour dire l’horreur du monde, comme Vassili Grossman dans Vie et Destin, au plus profond il faut aimer le monde, y compris la littérature.
Oui, je crois que le roman-monde de l’avenir intégrera des images et du son, mais aussi de la littérature, qu’il s’offrira à une lecture hypertextuelle, sera truffé de liens, aura son site sur Internet. Peut-être même tout cela existe-t-il déjà. Après tout, je ne décris rien d’autre que la suite du roman tel que le concevait l’historien et théoricien russe de la littérature, Mikhaïl Bakhtine (1895-1975). Au titre du mélange des voix et des discours, il faisait l’éloge de Rabelais et Dostoïevski. Le grand auteur carnavalesque fait résonner, dissoner les bruits du monde, de la société, des classes, des communautés, des sectes. Rabelais, Dostoïevski, Proust, Joyce, Grossman le faisaient avec les moyens du bord. Aujourd’hui, ils seraient sur Internet.
Ce même article est commenté sur le blog de François Bon: http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1681
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