CR séance du groupe HYPERTEXTE – 05 mars 2009
By Luc Dall'Armellina • avr 19th, 2009 • Category: comptes-rendusFrédérique Mathieu nous présente aujourd’hui et tout d’abord le film “Artiste, artisan, ingénieur”, l’un des courts métrages qu’elle a pu réaliser à partir de l’entretien qu’Adrian Frutiger, lui a accordé chez lui à Bremgarten en 2000. Ces rencontres sont centrées sur les différents aspects de sa pratique de typographe, ses approches de la conception du dessin de caractère et sur les méthodes, peu à peu élaborées tout au long d’un parcours parmi les plus riches de la typographie contemporaine. Cette série de films est en cours de production sur support DVD, ils nous ont été montrés ici à titre privé.
Frédérique évoque le contexte et l’histoire des Rencontres Internationales de Lure (Giono, Vox, etc.), qui ont déjà 50 ans (et dont Frédérique a été jusqu’à récemment l’une des animatrices). Le site présente ainsi ces rencontres “Créées en 1952 par Maximilien Vox, typographe, journaliste, éditeur, avec Robert Ranc, directeur de l’École Estienne, et Jean Garcia, typographe, les Rencontres de Lure ont accueilli Jean Giono, Ionesco, Henri Laborit, Georges Mathieu, Savignac, Marcel Jacno, Vasarely, Roger Druet, Massin, Paul Virilio, Hubert Nyssen, ainsi que presque tous les grands noms de la création typographique mondiale : Adrian Frutiger, Roger Excoffon, Hermann Zapf, Aldo Novarese, Ladislas Mandel, Summer Stone, David Carson, Jean-François Porchez, Pierre Di Sciullo, etc. Chercheurs américains, étudiants du Québec, graphistes et typographes britanniques, français, belges suisses ou italiens viennent y présenter leurs travaux, s’informer, réfléchir ensemble, devant un paysage magnifique.” Les domaines d’intérêt étaient les arts graphiques (typographie, graphisme, imprimerie et photographie) ; aujourd’hui il sont étendus aux arts audios et visuels.
Ces Rencontres se déroulent la dernière semaine d’août à Lurs près de Forcalquier dans les Alpes de Haute-Provence. Il faut être allé là-haut, avoir goûté au retrait du monde qu’offre ce village (il est perché sur une crête…), et à la plongée en apnée que les Rencontres de Lure proposent : ce monde de la typographie est la nouvelle et éternelle alchimie des temps modernes.
Cette ambiance et les choix de propos de chaque session conduisent à une confrontation des technologies les plus avancées du numérique avec une approche « allumée » venue des lettrés et calligraphes et autres curieux ; elle croise sur son chemin les questions fiévreuses des cogniticiens et de quelques amateurs « éclairés » de processus de lecture… Autant dire que la typographie et ses multiples ouvertures ne laisse personne indifférent.
En 1989, Frédérique a suivi à l’université Lumière-Lyon2 le premier DESS de conception et réalisation multimédia dirigé par Françoise Holtz-Bonneau. Cette formation était en fait inspirée et animée par de nombreux et proches “lursiens”, dont Roger Laufer, fondateur du département hypermédia de Paris8… La connexion pouvait s’établir. Frédérique, qui par la suite a travaillé à l’école d’architecture de Lyon, évoque aussi les liens puissants qui unissent architecture et typographie. Espaces parcourus, vides & pleins, dispositifs de circulation… C’est selon elle, un chemin analogue que réalise le lecteur avec le texte. Il s’avère qu‘elle utilise les films réalisés pour ses interventions auprès d’architectes, de typographes, … Notons ici que les travaux d’Ariel Malka [ bloggés ici-même ] lui donnent raison.
Adrian Frutiger est suisse, Après un apprentissage de compositeur typographe, il poursuit sa formation, de 1949 à 1951, à l’École des Arts appliqués de Zurich et se spécialise dans le domaine de l’écriture. Il arrive à Paris à 20 ans, il est engagé à Paris par Charles Peignot, propriétaire associé et directeur général de la fonderie de caractères Deberny & Peignot, en tant que créateur de caractères et ensuite directeur artistique.
Il a créé notamment le caractère « Roissy » (caractère devenu plus tard le « Frutiger ») employé pour la signalétique des aéroports Roissy‑Charles‑de‑Gaulle et sa variante pour les Autoroutes‑de‑France. Il a aussi créé la « Métro » pour le métro parisien dans les années 70. Il a enseigné à l’école Estienne et aux Arts Décoratifs de Paris.
En 1999, Adrian Frutiger est invité aux Rencontres de Lure et ne peut s’y rendre des raisons de santé. Frédérique décide donc d’aller à sa rencontre pour rapporter à Lure un témoignage filmé. Elle travaille à ce moment-là pour le laboratoire d’informatique de l’École d’architecture de Lyon qui s’engage dans l’aventure en proposant des prestations techniques. La configuration des lieux lorsqu’elle arrive dans l’atelier de Frutiger l’oblige à prendre la caméra à l’épaule et à se placer très près de lui.
Adrian Frutiger commence à montrer les dessins de ses lettres, en grand format sur calques, (environ A3). Il précise que chaque lettre possède des traits légèrement courbes, faites à la main. Le dessin est hérissé de traits de composition, afin de permettre la numérisation des lettres, en raison leur vectorisation.
Frutiger trace à main levée le dessin la lettre et ensuite les ingénieurs posent les marqueurs des multiples fragments de courbes qui seront les indications nécessaires à la numérisation.
On pense ici à Pierre Bézier qui inventa en 1962, alors qu’il était ingénieur chez Renault Automobiles, les fameuses courbes de Bézier qui devaient faire vingt ans plus tard, la fortune de l’éditeur américain Adobe en 1982 en adaptant ce langage à la description vectorielle des éléments dans une page (langage Post-Script).
A. Frutiger montre des règles courbes en bois utilisées dans la construction navale. Il se souvient de son père, ingénieur, qui lui avait montré une machine à tisser de Jacquard. Il dit que c’est à la vue des cartes perforées et au son du mouvement de la machine, qu’il prit conscience de la logique binaire mais surtout de la médiation possible des arts avec les sciences de l’ingénieur.
Ici nous évoquons Gerard Unger, particulièrement son travail sur la typographie Capitoléum qui est une modernisation de la Romaine Antique. Aussi l’un de ses textes sur la bière et le vin comme métaphore qui permet d’évoquer les différences culturelles entre l’approche du nord et l’approche du sud en typographie.
On évoque la fonte “Punk de Knuth” réalisée en 1997 en PostScript Level3 qui autorisait d’obtenir un dessin différent (variable) pour chaque lettre, information issue du site du chercheur de l’INRIA Jacques André – voir aussi ce document. On avait affaire là aux premières polices à dessin variable (programmé) mais qui faisaient bugger les photocomposeuses… Pour rester dans la métaphore musicale nous évoquons l’idée de “Rock & Rules”, ces termes actuels disent avec malice les tendances du dessin typographique, un peu comme la bière et le vin servaient jusqu’ici chez les générations précédentes de métaphore pour ces deux tendances ancestrales. Aujourd’hui, Rules définit une approche résolument moderne, stricte, et rigoureuse : observance des règles de composition typographique. Rock désignerait une prise de liberté plus grande et la volonté de s’affranchir par des expériences visuelles, des inventions.
On évoque ensuite les préférences de chacun des présents en matière de typographie, le résultat est :
Lucida (3) – de Charles Bigelow et Kris Holmes, pour le dessin de la lettre
Helvetica (2) – de Max Miedinger, pour le travail
Georgia (2) – de Mattew Carter, auteur également de la Verdana,- pour le confort écran‑impression !
Optima (1) – de Hermann Zapf, pour le confort visuel ;
Méta (1) -de Erik Spiekermann, pour la classe…
On visualise ensuite le film de Frédérique sur “OCR-B”. Adrian Frutiger commence par une longue explication sur l’épaisseur “nominale” d’une lettre : son épaisseur ou graisse autour d’un “fil” de construction. Frutiger nous montre une superposition, dans un dessin, des lettres O/0/D, avec pour valeur nominale, des cercles effectués au compas. Les fontes OCR-A sont jugées stylisées (pour la machine) alors que l’OCR-B devait, dans son cahier des charges, retrouver une forme plus “humaine”. L’enjeu était de réunir une lisibilité égale homme/machine. L’OCR-B vient donc gagner sa place.
On visualise ensuite le film “Le blanc et le silence”. Le silence de la nuit, où l’on ferme les yeux et le silence du jour, le blanc. Dessiner c’est retirer de la lumière à ce blanc. Le tracé des caractères devient du silence actif (traits parallèles contigus) et bruit correspond plutôt à des traits variables en taille et orientation… Le dessin des lettres s’apparente chez lui à la traversée d’une forêt. Tout y est espace, distances, rapports de pleins et de vides, de rythme et de courbes. Il visualise un caractère comme une sculpture, dans l’espace avec des volumes en lui et autour de lui.
Il y expose à partir de deux exemples de fontes, le dessin d’une serif et d’une sans serif, pour montrer que dans les deux cas, le dessin passe par des galbes. Frédérique souligne que A. Frutiger opère un va et vient constant et attentif entre le calame et le pixel. Un approche dans la tradition typographique humaniste, dans un rapport arts et sciences toujours inventif et négocié.
L’apport de cette première séance était bien de montrer une approche spécifique de Frutiger, et particulièrement les chemins qui conduisent tant à la création de caractère qu’à leur adaptation aux nouvelles technologies. Restent à aborder la création du caractère et la relation avec les utilisateurs, de la lecture à la mise en page.
On évoque encore les beaux apports de François Richaudeau, avec sa “Méthode de lecture rapide” enfin rééditée en 2004, et puis son “Des neurones, des mots et des pixels“, Atelier Perrousseaux, 1999. Mais c’est bien sûr aussi vers les livres de Adrian Frutiger qu’on navigue, et notamment celui-ci : “L’homme et ses signes”, Ed. Peyrousseaux, 2000.
Les typographies d’Adrian Frutiger :
Apollo
ASTRA-Frutiger
Avenir
Avenir Next
Breughel LT
Linotype Centennial
Linotype Didot
Egyptienne F
Frutiger
Frutiger Next LT
Frutiger Stones
Frutiger Symbols
Glypha
Herculanum
Icone LT
Iridium LT
Meridien
OCR-B
Ondine
Pompeijana
President
Serifa
Univers
Vectora
Versailles
Westside
Compte-rendu L.D.A augmenté et corrigé par Frédérique Mathieu
Luc Dall'Armellina is auteur de poésie numérique, enseignant en design hypermédia à l'école des Beaux-Arts de Valence depuis 1999, chercheur associé au laboratoire Paragraphe de l'Université Paris8 et chargé du cours "Arts et Technologies Contemporaines" à l'UTC de Compiègne. Domaines de recherche : e-poésie - cyberlittérature - net-art - design des interfaces - formes et variabilité des récits hypermédiatiques - sémiotique des signes e-mouvants - écologie de l'écran - esthétique et éthique des pratiques médiatiques en réseaux.
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In the list of fonts from Adrian the folowing are missing:
“Neue Frutiger”http://www.linotype.com/de/5940/introduction.html,
and “Nami”http://www.linotype.com/de/3289/nami.html
which he has made together with Akira Kobayashi